vendredi 4 novembre 2016

Quelques lectures...

Saint-Brevin. Lettre d'une députée socialiste à un migrant de Calais
Ouest-France  le 24/10/2016 à 11:54

Monique Rabin, députée socialiste du Pays de Retz, a été bouleversée par sa visite de la "jungle" de Calais en août dernier. | Ouest-France
 « À toi, migrant inconnu, je souhaite la bienvenue. Je serai heureuse de te rencontrer, de t’entendre, de partager », écrit Monique Rabin dans une lettre adressée aux cinquante migrants attendus dans les prochains jours à Saint-Brevin.
« Mal de ta souffrance »
« Je ne sais pas qui tu es, ni d’où tu viens. Je ne sais pas ce que tu fuis : la guerre, la faim, la torture, le souci des tiens confrontés à l’extrême pauvreté ? Je sais que forcément ce fut pour toi un déchirement absolu de quitter ta famille, ta maison, ton métier. Pour venir chez nous, tu as affronté la cupidité des passeurs, les mers, le froid, la rue. Le 25 août 2015, il pleuvait terriblement sur Calais. Je t’ai aperçu dans la «jungle». Instantanément tu es devenu, au creux de mon ventre, non plus « la crise migratoire » mais une personne. J’ai eu très mal de ta souffrance si visible, si honteuse.
« Ces Français ne reflètent pas la France »
Certains Français chez nous trouvent que ta place est là-bas sur les champs de bataille ou dans les bidonvilles. Plus triste encore, des Français ont oublié que certains des nôtres, comme toi, ont dû quitter notre pays pour échapper aux trains de la mort avant d’être accueillis par des Justes, dans des pays qui leur ont ouvert les bras. Sache que ces Français-là ne reflètent pas l’âme de la France. »
« Nous n'avons pas peur de vous »
« Ici sur notre Pays de Retz, terre de modération et d’humanité, des collectifs généreux sont nés pour t’accueillir, toi et les tiens. Dans nos communes, des élus se sont engagés depuis le premier jour et le représentant de l’État a pris sa juste part, avec le concours d’une association expérimentée, pour t’offrir à Saint-Brevin-les-Pins, un lieu de repos et pour t’accompagner dans tes démarches et ta reconstruction personnelle. Ces engagements divers sont cet autre visage de la France.
Pour répondre à la haine qui a pu se manifester, sans naïveté je veux te redire, à toi et aux tiens, que nous n’avons pas peur de vous. Vous êtes nos amis, nos frères, nos pères, des êtres humains, avec vos faiblesses et vos forces. Entendre que les migrants seraient forcément des criminels me fait horreur. Je voudrais au contraire vous aider à retrouver votre dignité bafouée sur les mers et dans les broussailles de Calais. »
« Je te souhaite la bienvenue »
« À toi, migrant inconnu, je souhaite la bienvenue. Je serai heureuse de te rencontrer, de t’entendre, de partager. La fraternité créée t’aidera, je l’espère, à surmonter les obstacles qui subsistent. Car bientôt tu recevras des papiers actant la régularité de ta présence parmi nous. À ce moment précis tu seras sans doute très heureux. Mais ton combat ne sera pas achevé : les tiens seront encore exposés à l’extrême pauvreté, à la mort peut-être. Tu voudras travailler dur pour les aider. Tu vivras alors douloureusement le manque de reconnaissance car tes diplômes n’auront aucune valeur aux yeux de ceux qui devront reconnaître tes compétences professionnelles."
« Nous avons besoin de toi »
« Il te faudra peut-être accepter des petits boulots pour survivre. Dans la fatigue et la solitude, tu perdras parfois ton esprit combatif. Tu liras alors dans les yeux, au pire l’ignorance et le mépris, au mieux la pitié. Trop souvent ces questions sont abordées de manière unilatérale comme si seul l’étranger avait besoin de nous. Mais moi je veux que tu saches combien nous avons besoin de toi. La relation humaine, vraie, ne se construit que dans l’échange. »
« Dans ce monde occidental, qui abandonne progressivement sa philosophie des droits de l’Homme au profit de biens plus matériels, et qui préfère la circulation des biens et des capitaux à celle des personnes étrangères, nous avons besoin de toi. Tu peux nous aider à un sursaut salutaire. C’est par les actions que nous mènerons chacun de notre côté et c’est dans l’amour de l’être humain que nous retrouverons, toi et moi, toi et le peuple de France, notre dignité. Pour tout ce monde à renaître je te remercie. »




18 octobre 2016
En Isère, un collectif d'habitants au secours des migrants
Soixante-dix bénévoles se relaient pour héberger et aider des exilés



Pour le déjeuner, Elisabeth Forest a fait réchauffer des haricots verts. " Elle adore ça, les haricots verts ", dit-elle en se tournant vers la table du séjour où est assise Maria (le prénom a été changé), qui acquiesce dans un sourire. Depuis le mois de mai, le régime alimentaire de cette jeune Kosovare de 35 ans est une des préoccupations principales d'Elisabeth et de son mari, Pierre. Mais aussi de dizaines d'autres habitants du plateau matheysin, en Isère. Lorsqu'elle est arrivée chez eux, Maria ne mangeait presque rien. " Elle est descendue à 39  kg pour presque 1,80  m ", s'inquiète Marie-Paule André, une autre de ces bénévoles.
Maria est discrète. Elle a les cheveux tirés en arrière et le visage anguleux. Quand elle est arrivée en France après avoir fui le Kosovo, elle a vécu dans la rue pendant trois ans. Jusqu'à ce que les membres du Collectif d'accueil des réfugiés en Matheysine (CARM) lui ouvrent leurs portes.
Sur ce territoire perché à 1 000 mètres d'altitude, à 40  km au sud de Grenoble, la crise migratoire est d'abord arrivée par les médias. La photo du petit Aylan, la situation à Calais ont marqué les esprits. Mais c'est une exposition qui a servi de déclic. En avril, Betsie Pequignot, une artiste plasticienne de " presque 70 ans ", figure de la vie locale, a disposé des dizaines de " bouteilles à la mer " remplies d'images et de témoignages de migrants sur le sol d'une ancienne chapelle. " Ce soir-là, les gens venaient sans arrêt me demander : “Qu'est-ce qu'on peut faire pour les aider ?” ", raconte Betsie. Elle décide alors d'organiser une réunion publique pour réfléchir à des solutions. Le CARM est né dans la foulée. De douze membres au départ, ils sont aujourd'hui soixante-dix.
Si tous sont animés par le même désir de " faire ", chacun a aussi ses propres raisons. Pour Jacqueline Zanichelli, 84 ans, c'est une histoire de famille : ses grands-parents ont accueilli des immigrés italiens dans les années 1930, ses parents ont caché des juifs pendant la seconde guerre mondiale. " Donc pour moi ça ne pouvait pas être autrement ", affirme la doyenne du collectif. Catherine Frier, enseignante de 54 ans, évoque plutôt un questionnement intérieur : " Je me suis toujours demandé comment je pourrais raconter que, en  2016, des gens se noyaient aux portes de l'Europe, et qu'on n'a rien fait. " Il y a encore Hubert Mingarelli, écrivain de 60 ans : " J'ai toujours eu un peu honte d'être indigné, d'avoir de bonnes idées mais de ne jamais rien en faire. " Et il y a aussi Marie-Paule et Jacques André, tous deux retraités et membres de l'Action catholique ouvrière, qui ont pris la résolution " d'ouvrir davantage notre maison, parce qu'on a trop de choses ".
" Là-bas, c'est le chaos "
Les migrants accueillis par le CARM ne sont pas des Syriens fuyant la guerre vus à la télévision. En réalité, peu d'entre eux arrivent dans la région de Grenoble : ce sont plutôt des Guinéens, des Congolais (de RDC), ou des Kosovars, comme Maria. " Son pays, on en parle très peu. Pourtant, là-bas c'est le chaos ", a depuis compris Jacqueline Zanichelli.
Le collectif a mis en place un système d'hébergement " glissant " : chaque famille accueille un migrant pendant 15 jours, avant qu'une autre ne prenne le relais. Un fonctionnement qui rassure ceux qui accueillent : ils s'engagent sur une période courte. Parmi les 70 membres, seuls une quinzaine hébergent des demandeurs d'asile. Les autres offrent des trajets en voiture, des vêtements, une contribution financière… Les hébergeurs sont la plupart du temps retraités et vivent seuls ou en couple dans une grande maison familiale.
Pour les demandeurs d'asile, changer d'hébergement tous les 15 jours n'est pas idéal, mais les avantages de loger chez l'habitant compensent largement le manque de stabilité. Maria considère aujourd'hui ses hôtes comme sa famille. Avec eux elle pratique le français, fait des rencontres, partage des repas. Bref, s'intègre.
" Les collectifs, ça les retape ! ", constate Marie-Pierre Fournier, bénévole à l'ADA (Accueil demandeurs d'asile), une association grenobloise. L'ADA est en lien avec une douzaine de collectifs comme le CARM qui essaiment en Isère depuis un an. Avec ce système, en six mois, le CARM a accueilli une Angolaise enceinte de 4 mois avec son fils de 16 mois et Maria. " C'est une goutte d'eau, c'est sûr, mais bon, on fait ", commente Elisabeth Forest sans rougir.
La demande d'asile déposée par Maria il y a un an a été rejetée en première instance. L'audience de son recours a eu lieu le 10  octobre devant la Cour nationale du droit d'asile, à Paris. Ce jour-là, Maria a détaillé les raisons qui l'ont poussée à fuir son pays : son enlèvement, sa séquestration, la prostitution forcée… En plus de son témoignage, la Cour dispose d'un document signé de tous les membres du CARM attestant de la volonté de Maria de s'en sortir. La Cour rendra sa décision le 31  octobre. D'ici là, le CARM retient son souffle.
Elvire Camus
© Le Monde



23 octobre 2016
Dans les Deux-Sèvres, la longue attente pour les demandeurs d'asile
Au centre d'accueil et d'orientation de La Mothe-Saint-Héray, 20 migrants de Calais doivent rejoindre 15 exilés déjà bien installés



L'automne s'est installé sur les Deux-Sèvres, ses noyers et ses noisetiers. Osman, Dilshad et Sebratula aiment le doré des feuilles et le combat de leurs baskets contre les bogues des châtaignes. Une saison nouvelle pour eux qui ont déjà connu la fin du printemps et l'été à La Mothe-Saint-Héray, un petit village du sud de ce département de Nouvelle-Aquitaine. Comme les douze autres demandeurs d'asile du centre d'accueil et d'orientation (CAO) de ce village de 1 700 âmes, ils aimeraient accélérer le temps ; être déjà " réfugiés " et commencer vraiment leur vie française. Vingt autres migrants de Calais doivent les rejoindre en début de semaine.
Jean Rebichon, l'accompagnateur social qui les guide dans cette aventure au nom de la Croix-Rouge, tempère leurs ardeurs, les renvoyant à la marche lente du temps administratif. Au fil des jours, l'ancienne maison de retraite de l'Armée du salut est devenue " la maison " pour les treize Afghans, l'Irakien et le Pakistanais qui ont choisi de fuir Calais, de renoncer à la Grande-Bretagne, et de vivre en France. " Un jour, ils sont montés dans un bus affrété par le gouvernement et en sont descendus dans ce village à 30 kilomètres de Niort, au milieu de la nuit ", rappelle M. Rebichon, qui les attendait à la descente du car.
Depuis, leur vie est une danse à six temps : faire les courses, manger, apprendre le français, s'occuper de ses papiers, se promener au village, dormir. Lent tempo de l'attente. " On ne va pas se plaindre. On est très bien ici ", sourit Dilshad, le Kurde irakien, en ajoutant une boîte de lentilles à des oignons juste dorés qui mijotent dans des tomates. Ni afghane, ni irakienne, ni pakistanaise, sa recette fait le bonheur de tous " parce qu'avec le riz c'est parfait ", insiste le Kurde, le nez sur la gazinière.
Le déjeuner, préparé à tour de rôle, est un temps fort de la journée. Moins ludique que la pétanque où quelques-uns excellent déjà, ou que les jeux de société du soir, qui permettent d'améliorer son français, le déjeuner reste le moment où se décide l'après-midi.
" Tu viens marcher dans le village ? On boira une bière ", propose Dilshad à Sebratula, en avalant son riz. La pause chez Danièle Guérin, l'épicière, est un petit plaisir pour les réfugiés comme pour la commerçante qui, chaque semaine, garnit pour eux ses rayons d'un kilo de piments. Denrée nouvelle dans ce village plus poireaux-carottes…
Le CAO de La Mothe bichonne ses pensionnaires. Mandatée pour gérer le lieu, la Croix-Rouge a trouvé en Jean Rebichon un accompagnateur social plus que dévoué. Avec lui, aucune question n'est taboue pour comprendre la France, ni le statut de la femme ni la sexualité, et surtout pas la liberté de faire ou non le ramadan. " Deux hommes du groupe ne souhaitaient pas le faire, mais avaient des pressions de leurs camarades avant qu'on n'aborde ensemble la question de la liberté de pratiquer ou non, et qu'on en arrive au concept de laïcité ",raconte-t-il.
A son travail de professionnel, s'ajoute l'engagement d'un collectif d'une dizaine de bénévoles. Le CAO est aujourd'hui partie intégrante du village. " Il redonne de la vie ici ", se réjouit l'ancienne tenancière du bar, qui collecte des vêtements. " Bien sûr, il reste des opposants,confie le maire (PS), Alain Delage. L'un d'eux m'a apostrophé, lors une réunion de quartier mais l'assemblée a pris fait et cause pour ces réfugiés. "
Fin juillet, les exilés ont eu envie de convier la population à un repas afghan. " Quatre-vingts personnes sont venues. C'était extraordinaire de voir les gens d'ici découvrir les danses afghanes ", se souvient encore Joëlle Guérineau, membre du collectif. Ce jour-là, Madeleine Favreau, la boulangère a même prêté son four pour qu'ils cuisent les pains traditionnels. Depuis, elle leur met de côté les viennoiseries invendues chaque dimanche. Le samedi, ils ont un autre rendez-vous important, avec la virée au marché de Melle, la ville voisine. Le vendredi, les plus jeunes sont attendus au village, où des commerçants les ont pris en stage. Osman, 18 ans, file chez la fleuriste et Jamshed, 15 ans, à la pharmacie.
Calais, son froid et sa misère, ils ont connu, comme les autres exilés du lieu. " Quand on m'a parlé des bus qui nous emmenaient ailleurs en France, pour demander l'asile, j'ai pas hésité. La vie était trop difficile là-bas ", glisse un autre pensionnaire, avant de relancer une vidéo sur son portable.
" Ils sont arrivés épuisés "
Avec l'automne, le repos dans les chambres est redevenu de mise. " Comme au début, quand ils sont arrivés épuisés, rappelle Joëlle Guérineau. On a la chance d'avoir un médecin en retraite très actif dans le collectif. Ça a été très bien pour eux au début, ils n'étaient pas en bonne santé. "
Tous parlent de la métamorphose des migrants, au fil de leur séjour. " A leur arrivée nous leur laissons une semaine pour récupérer. Il faut leur trouver des vêtements, qu'ils dorment aussi. Après, il faut passer à la mise en place de la vie collective, et se pencher sur les papiers. Puis je prends les rendez-vous pour déposer la demande d'asile ", explique M. Rebichon.
Sayed Masoomi, un Afghan installé depuis sept ans à Niort, bénévole à la Croix-Rouge, aide à traduire les récits, pièces maîtresses du dossier de demandeur d'asile. " Un seul de nos  quinze migrants n'a pas encore déposé sa demande. Les autres, qui sont officiellement en procédure, devraient déjà être hébergés en Centre d'accueil de demandeurs d'asile - CADA - , mais ils affichent complets ", regrette Simone Gendreau-Donnefort, présidente départementale de la Croix-Rouge. De son côté, le préfet promet que 83 nouvelles places seront livrées très prochainement.
L'équipe s'est préparée à voir ses pensionnaires partir. Eux espèrent ne pas être envoyés trop loin. Dilshad rêve de rapatrier ses fonds restés en Irak pour monter un commerce dans le département. Sebratula, qui travaillait depuis sept ans à Birmingham avant de se voir prié de retourner à Calais, rêve, lui, de retrouver un emploi d'écailler. A La Mothe-Saint-Héray, tous ont pu " reconsidérer leur projet migratoire ", selon la formule consacrée par le ministère de l'intérieur. Les voilà prêts pour une nouvelle vie.
M. B.
© Le Monde




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